Des céréales au cœur des mots

Si ces composants de l'univers céréaliers ont su s'imposer au cœur des mots, c'est bien le pain qui apparaît comme le champion des dérivés
Les céréales comme les produits transformés sont ainsi à l'origine de certains mots qui font partie de notre quotidien

Dans un film musical de 1930, "Le chemin du paradis", Henri Garat interprète une ode à l'amitié : "Avoir un bon copain / Voilà c'qu'il y a d'meilleur au monde / Oui, car... un bon copain / C'est plus fidèle qu'une blonde". Ce que cette chanson qui sera notamment reprise par Georges Brassens ne dit pas, c'est que le "bon copain" dont il est ici question, est avant tout celui avec qui on partage... le pain. C'est du moins ce dont témoigne avec la plus grande force son étymologie.

Pour le comprendre, il faut convoquer l'origine latine du mot "compagnon". Il signifie littéralement "celui avec qui l'on partage le pain" et vient de cum, avec, et de panis, pain. Le compagnon, c'est donc celui qui mange le même pain. De nombreux mots découleront, au fil des siècles, de cette même racine, pour perdurer jusqu'à nos jours. Ainsi derrière la compagnie (XIe siècle), derrière l'accompagnement (XIIIe siècle) ou encore le compagnonnage (XVIIIe siècle), c'est bien le pain qui se cache.

Les céréales comme les produits transformés sont ainsi à l'origine de certains mots qui font partie de notre quotidien, sans même que nous en ayons conscience. Leur étymologie témoigne de l'importance qu'a eu l'univers céréalier, jusqu'à imprégner durablement le vocabulaire. Que nous dit, en effet, la présence du pain dans copain ou compagnon, des mots désignant des liens forts unissant deux êtres, si ce n'est l'importance de ce mets dans le processus de sociabilisation ?

Farine et froment

Plus transparent est l'usage de la farine dans le verbe enfariner. Il est ici question d'illusion, d'un détournement de la réalité -au sens figuré, ce verbe peut par exemple signifier, à la forme pronominale, "se prendre d'un amour fou". Pour comprendre l'origine de sa définition actuelle, un détour par quelques hauts lieux de la représentation théâtrale du Paris des XVI et au XVIIe siècle s'impose. Une mode venue d'Italie invite alors certains acteurs à s'enfariner, c'est-à-dire se recouvrir le visage de farine. Comme les masques sur les scènes ou dans les carnavals (faits de farine et d'eau mêlées), cette technique doit permettre de passer, le temps d'une représentation, d'un personnage à l'autre. S'enfariner permet donc de modifier son apparence, le verbe prenant alors le sens figuré du travestissement de la réalité qu'on lui connaît jusqu'à aujourd'hui.

Au cours de l'Histoire, le froment, autre appellation du blé tendre, s'est également glissé dans le vocabulaire. Le mot vient de latin frumentum qui signifie blé en grains. Et il est à l'origine d'un nom donné à certains soldats de l'armée romaine, les frumentarii. Ils étaient chargés durant l'Empire des relations entre Rome et les garnisons et avaient l'avantage de toucher une double ration de blé. Autre dérivé du froment : le mot frumentaire, auquel on associe les troubles à l'ordre public (ou les crises) recensés à travers l'Histoire et ayant eu pour origine de mauvaises récoltes.

Le pain, champion des mots dérivés

Farine, froment... Si ces composants de l'univers céréaliers ont su s'imposer au cœur des mots, c'est bien le pain qui apparaît comme le champion des dérivés. "Compagnon" n'en est qu'un exemple. Car que se cache-t-il derrière la "panade" ? Tout simplement le terme provençal panado, de pan (pain). Avant d'être la dénomination d'un situation difficile, le mot désignait une soupe de pain trempé et renvoie ainsi au quotidien rural d'autrefois où ce même pain était un élément central de l'alimentation populaire et assurait la subsistance des familles pauvres.

Autre exemple : le pain se trouve aussi derrière le terme "apanage". En ancien français, apane signifiait "donner du pain, doter" (du latin médiéval apanare, dérivé de panis, le pain). Le terme faisait alors référence à une portion du domaine royal que le roi assignait à ses fils puînés (nés après l'aîné) ou à ses frères. Cette notion d'appartenance, qui s'est structurée dans la symbolique du pain au Moyen-Age, se retrouve aujourd'hui dans l'expression "être l'apanage de...".

Les céréales ont enfin pu aussi se glisser au cœur de certains noms propres. Prenons, pour s'en prouver, la direction du Sud-Ouest français, dans une région située à l'ouest de l'Aveyron et au nord du Tarn. Son nom ? Le Ségala. Ses sols siliceux et acides étant particulièrement pauvres, seul le seigle pouvait jadis y pousser pour assurer la subsistance des sociétés paysannes. C'est donc en référence à la dénomination occitane de cette céréale, segal, que ces terres furent baptisées "Ségala", prouvant, une fois de plus, la centralité de l'univers céréalier dans le quotidien des populations.

 

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